La Marseillaise - 28/09/2010

« Une baignoire pour les ouvriers… un scandale »

Respect des dernières normes en vigueur, exigence des financeurs : le logement social est d’une qualité indéniable. Mais faute de moyens et devant l’explosion de la demande, un débat agite le milieu pour revenir vers des produits… plus rustiques.
 
« Le HLM, c’est la conquête de l’espace, c’est la conquête de l’intimité ! » Ce cri est celui de Patrick Kamoun, historien, spécialiste du logement social et rattaché à l’Union sociale pour l’habitat. Derrière l’envolée, se trouvent des faits car cette conquête bien réelle a été faite par et pour le mouvement ouvrier. « A la fin du XIXe siècle, le logement des ouvriers comptait, au maximum, deux pièces quel que soit le nombre de personnes dans le foyer. Mais dans 40% des cas, on s’entassait dans une seule pièce. Les HLM ont, eux, proposé quatre pièces : une chambre pour les parents, une pour les filles, une pour les garçons et la salle commune ». En la matière, les HLM posaient les bases d’une innovation morale et sociale qui a ensuite été imitée et déclinée dans le secteur privé. Jamais à la même échelle, cependant. Car l’espace reste, aujourd’hui encore au XXIe siècle, un luxe que le secteur social se permet bien plus que la promotion privée.
 
Les inventeurs du « Bloc-eau »
 
 Les logiques sont forcément différentes entre un promoteur qui vise une vente après réalisation et un bailleur qui sait devoir gérer son patrimoine pendant une centaine d’années ensuite et doit aussi composer avec les exigences des différents financeurs. Mais Philippe Oliviero, directeur de l’association régionale des HLM de Paca et Corse relativise le propos. « Aujourd’hui, une partie du nouveau patrimoine des HLM provient des ventes en état futur d’achèvement, les Véfa, par les promoteurs privés. Forcément, ces derniers doivent respecter les règles en vigueur dans le domaine social ».
Si l’espace est un des domaines où le secteur social a su s’imposer comme précurseur, le sanitaire en est un autre. Dans la grande vague de constructions d’après-guerre, tous les logements sont dotés de salle de bain. Or, en 1946, 80% des logements français n’ont même pas de toilettes en intérieur, 90% n’ont ni douche ni baignoire. La première salle de bain est même antérieure, du début du XXe siècle, installée dans un immeuble social parisien par l’architecte Henri Sauvage. « Et cela a fait scandale. Une baignoire pour des ouvriers… » s’amuse encore l’historien. Ce grand pas en avant sanitaire a été autorisé par une trouvaille technique : les ingénieurs du logement social ont en effet inventé le « bloc eau », réunissant dans un élément compact la salle de bain, la cuisine et les WC. Les économies générées par la mise en place d’une gaine unique pour l’ensemble de ces éléments ont permis de les généraliser et de les installer partout.
Ces capacités novatrices ont connu un « coup de fouet » particulier suite à la première crise pétrolière. Le gouvernement d’alors a en effet investi dans les recherches alternatives. Dans les années 1970-80 ont même été mis en place les REX, réalisations expérimentales. « Tout était essayé, tenté, avec des réalisations extra… D’où une réelle avance » souligne Patrick Kamoun. « C’était un véritable laboratoire permettant de tester les innovations grandeur nature », confirme Philippe Oliviero qui était alors membre des commissions REX. « Mais notre fonctionnement très centralisé empêchait une vue d’ensemble et les résultats pouvaient parfois être problématiques, supportés ensuite par les bailleurs et les locataires ». Si la re-chute du prix du pétrole a provoqué une baisse des financements voués à ces innovations, celles-ci se poursuivent ponctuellement mais d’un point de vue théorique. « Via des concours par exemple, comme celui sur les Logements de qualité à coût maîtrisé, les LQCM », souligne Philippe Oliviero. Si l’expérimentation avait disparu du discours des bailleurs, elle refait surface depuis un ou deux ans. « Sous l’avalanche de contraintes pour respecter le développement durable, le mouvement HLM voudrait reprendre des initiatives en recherche-développement », confirme Philippe Oliviero.
 
« La tentation de rogner sur la qualité »
 
 
Taille des logements, matériaux, qualité environnementale… Rien n’est jamais acquis. Les difficultés financières auxquelles est confronté le mouvement social et le désengagement de l’Etat rendent les équations difficiles, sauf à investir des fonds propres ce qui, quand c’est possible, appauvrit les organismes. « La tentation est grande de rogner sur la qualité, de rabioter les surfaces. Mais il ne faut pas perdre de vue que l’on construit pour longtemps et qu’il faut donc se battre pour la qualité », estime Patrick Kamoun. L’historien formule ainsi un vrai débat qui agite le milieu du logement social et qui est loin d’être tranché. « Quand on voit à quel point les besoins ne sont pas honorés, que les listes du Droit au logement opposable (Dalo) s’allongent sans que l’on puisse loger les personnes, certains avancent qu’il faudrait revenir à une conception plus rustique des produits, s’en référant aux cités d’urgence de l’Abbé Pierre » argumente Philippe Oliviero. « Sauf que l’on sait désormais que le temporaire se transforme en dizaines d’années. La dernière cité de transit de l’Abbé Pierre a été fermée en 2008. Elle avait duré 55 ans », s’insurge Patrick Kamoun. Et de lancer une conclusion atypique : « Toutes les taxes et loyers mis bout à bout, le logement rapporte 48 milliards d’euros par an. Les dépenses, elles, sont entre 25 et 30 milliards. Il faut arrêter de dire que le logement coûte à la nation. ».
 
Décryptage
Angélique Schaller
 
 
28-09-2010
 
 

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