Marsactu.fr - 23/02/2015

Les bains douches de la fondation Abbé-Pierre, "oui mais ailleurs"


La fondation Abbé-Pierre prévoit d’installer des bains-douches publics pour les sans-abris, rue de Crimée, à la Belle de Mai. Le projet subit les foudres des riverains mais aussi de la maire de secteur et du président du conseil général, tous deux en campagne pour les départementales.

"Vous êtes qui ? Emmaüs ? La Ville ?". Le patron du bar Le Mistral (ça ne s’invente pas), situé rue de Crimée (3e) a de la gouaille et un point de vue bien arrêté. L’établissement de monsieur Marcel fait face au n°149 où la Fondation abbé Pierre a obtenu un permis de construire pour la réalisation des premiers bains-douches marseillais. "Moi, je suis pour. Pareil pour ma femme et les clients. Les sans-abris, ce ne sont pas des pestiférés. S’ils doivent venir prendre la douche et se changer, moi je suis pour. L’abbé Pierre, il a toujours fait que du bien." Cela dit, il reconnaît que dans le quartier "ils sont tous contre".

Une impression confirmée en passant un coup de téléphone au président de la fédération des comités d’intérêts de quartier du 3e arrondissement, André Lassalles qui s’échauffe vite quand on parle du sujet. "On ne dit pas non. On dit oui mais ailleurs", résume-t-il d’une formule. Avant d’enchaîner sur le "quartier le plus pauvre d’Europe" dans lequel "il ne faut pas empiler la misère sur la misère. Des projets comme ça, il y en a trop ici. On va avoir tous les SDF de la ville. Ce n’est pas possible."

Chasse-neiges sur la Croisette

"Est-ce qu’on envoie des chasse-neiges sur la Croisette quand il neige à Embrun ? Là c’est pareil, réagit Fathi Bouaroua, directeur régional de la Fondation Abbé Pierre. Nous voulons l’installer là car nous savons que les sans-abris passent par là entre l’unité d’hébergement d’urgence et le centre-ville. Cette structure pourra également bénéficier aux gens du quartier qui n’ont parfois qu’un lavabo pour se laver." Il revient donc sur la genèse du projet pour étayer son opportunité : "L’accueil de jour que nous avons dans le secteur est prévu pour 100 personnes. Il en accueille 350 avec deux douches. Et il n’y en a pas ailleurs dans la ville. Nous avons saisi l’opportunité d’acheter ce local pour y réaliser dix douches pour les hommes, huit pour les femmes et deux pour les familles. Il y aurait aussi un vestiaire et des consignes."

Des chiffres qui sont contestés par les opposants. Lisette Narducci évoque 80 bains-douches. Quant au président de CIQ, il y va franco. "Ils nous mènent en bateau avec leurs 30 douches. Ils ont 1000 mètres carrés. Une fois qu’ils seront chez eux, ils en feront autant qui veulent." Soit.

Une pétition circule, une manifestation a même été organisée il y a quelques semaines avec en invités le président du conseil général Jean-Noël Guérini et la vice présidente et maire de secteur, Lisette Narducci. Tous les deux sont en campagne pour tenter de sauver leurs sièges de conseillers généraux. Lors d’un récent entretien à Marsactu, Lisette Narducci faisait part de son intention de déposer un recours contre le permis de construire validé par la préfecture. "Je gère l’action sociale au conseil général, dit-elle. On ne peut pas m’accuser d’être anti-sociale. Mais nous avons déjà 30 structures de ce type à la Belle de Mai. Vous croyez qu’il est judicieux d’en ajouter une nouvelle ? J’avais obtenu de [l’adjointe à l’urbanisme] Laure-Agnès Caradec qu’elle donne un avis défavorable au permis. Le préfet est passé outre. J’attaquerai ce permis."

"Un équipement nécessaire"

En préfecture, Marie Lajus gère ce dossier et veut apaiser les esprits. "C’est effectivement la direction départementale des territoires et de la mer qui a donné un avis favorable à ce permis de construire puisque nous sommes dans le périmètre Euroméditerranée. C’est un permis déposé par une structure privée. La Ville a donné un avis défavorable mais en se basant sur l’opportunité et non pas sur des critères urbanistiques. Le permis est conforme au plan local d’urbanisme, il a donc reçu un avis favorable. Ce type d’équipement est nécessaire à Marseille."

Tombée le 15 janvier dernier, la décision préfectorale a eu l’heur de rendre furibard le président Guérini à quelques semaines de son entrée en campagne. Il a donc appelé la préfecture pour obtenir un rendez-vous avec Michel Cadot dans la foulée de la manifestation. "C’était le 17 février. Je m’en souviens bien j’étais avec lui et, juste avant, nous avons rencontré le préfet de police sur les questions de sécurité, rapporte André Lassalles. Mais ce jour-là, le préfet nous a dit qu’il ne pouvait rien faire puisque le permis était valable." Du côté du conseil général, on confirme que le dossier est suivi de près au titre de la compétence générale de l’institution et "parce que le social ne nous est pas totalement étranger". Là encore, on conteste l’opportunité de l’emplacement du projet.

"J’ai reçu un coup de fil du directeur de cabinet du président Guérini, confirme Fathi Bouaroua. Le conseil général veut visiblement trouver une solution alternative à notre projet. Je n’ai rien contre même si nous avons déjà engagé des frais." Car la Fondation n’en est pas à son coup d’essai. Elle avait déjà contacté la Ville pour un immeuble lui appartenant en face des locaux du Samu social. "J’étais favorable au projet mais il était situé sur le périmètre Euroméditerranée II. Depuis 20 ans, Euroméditerranée tente de créer sur cet espace du bâti attractif, de favoriser le développement économique et le rayonnement de Marseille. Ce n’est pas d’ouvrir quelque chose de cet ordre là", commente Patrick Padovani, adjoint à l’hygiène et la santé. À Euroméditerranée, on ne confirme pas avoir été saisi d’un tel projet.

Les limites du yakafokon

Patrick Padovani est également favorable au projet de la rue de Crimée, lui qui tente de mettre en place une politique dans ce domaine. "L’an dernier, pendant les municipales, j’ai déjà bataillé pour que nous signions l’engagement pour l’accès à l’eau. Mais mettre en place des politiques publiques, c’est long et difficile. Le "yakafokon" se confronte aux moyens actuels des collectivités locales. Quand le gâteau se réduit, il faut se battre pour avoir une part, cela vaut pour ma délégation." Cela vaut aussi pour les permis de construire. L’adjoint à la santé était favorable à l’installation des bains-douches rue de Crimée, mais l’entregent de Lisette Narducci à l’Hôtel de Ville a pesé plus lourd.

Une solution médiane pourrait tout de même voir le jour. Au téléphone, le directeur de cabinet du CG13 a évoqué l’idée d’une réunion avec l’ensemble des intervenants dont le directeur national de la Fondation. "Chez nous, les directeurs régionaux ne sont jamais déjugés. Je serai donc présent. J’ai également insisté pour que toutes les collectivités compétentes soient représentées et que cela se passe à la préfecture", précise Fathi Bouaroua qui n’est pas hostile à une autre implantation à condition qu’elle corresponde aux besoins de la population visée. Cette réunion doit avoir lieu dans les tous prochains jours. "Moi je suis convoqué le 27", prévient André Lassalles du CIQ. Toujours le premier au courant, sans doute "grâce à l’action positive du président Guérini".

Par Benoît Gilles, le 22 février 2015

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