La Marseillaise - 3/02/2011

Le rêve piégé de l’accession à la propriété

 
 

Une France de propriétaires.

L’argument n’est pas nouveau et souvent prisé par les hommes de droite mais depuis 2007, il a pris une nouvelle envergure, avec un objectif chiffré : 70%. L’ambition est validée par des exemples internationaux et sous-tendue par une philosophie : la propriété garantit la sécurité, la mixité, la cohésion sociale et protège contre les aléas de la vie comme le chômage, la dépendance ou les retraites. Ces arguments tirés du discours de Nicolas Sarkozy du 11 décembre 2007 sont décryptés et mis à mal par la Fondation abbé Pierre qui a décidé d’en faire le cœur de son 16e rapport.
 La première salve, gentillette, porte sur le comparatif européen. Elle souligne que les comparaisons du président ont oublié de rappeler qu’en Espagne, le manque de parc locatif pose de réels problèmes et notamment de décohabitation pour les jeunes, qu’au Royaume Unis, le tous propriétaires est consécutif à la vente d’un patrimoine social… non entretenu. Et que d’autres modèles existent – Allemagne, Suède, Danemark… – où le taux de propriétaires est égal ou inférieur à la France mais où d’autres modèles sont proposés.

Un concept inégalitaire

 Or, c’est bien le centre des attaques de la fondation : non pas la propriété ou l’aide publique à son accession. Mais que cette seule option fédère tous les engagements et constitue le seul pilier d’une politique pour le logement, sans se préoccuper de ses effets négatifs.
 Tout d’abord, cet accès à la propriété est profondément inégalitaire : les plus riches sont de plus en plus propriétaires et les modestes, de moins en moins. Elémentaire ? Non. Car, comme le rappelle la fondation, entre 1954 et 1962, le chiffre progressait de manière égale du manœuvre jusqu’au cadre. Aujourd’hui, les inégalités ne sont pas que sociales : c’est aussi une question d’âge avec des jeunes mal lotis, ou de statut avec des familles monoparentales quasiment exclues de l’aventure.
 Ensuite, cette propriété coûte cher et n’est pas forcément l’eldorado présenté. Les prix explosant, l’endettement s’est développé. Pour un acheteur moyen, l’endettement portait sur 14 ans en 2000, 27 ans en 2006 et 31 ans en 2009. Autre facteur, le taux d’endettement immobilier était, il y a quelques années, de 33% au maximum. Aujourd’hui, c’est devenu la norme avec tout ce que cela implique de bascule facile dans le surendettement.
 Cette propriété coûte aussi plus cher aux pauvres. Car, devant les prix inaccessibles, il faut faire des concessions : sur la taille, sur la qualité mais aussi sur la localisation. Souvent, l’achat se fait en périphérie. Et le propriétaire va se retrouver avec un budget transport qu’il n’avait pas programmé. Sans oublier les frais d’entretien d’un bien, que l’on n’imagine pas quand on est simplement locataire. Selon l’agence nationale d’amélioration de l’habitat, 21% des 13 millions de logements avec propriétaires occupants sont inconfortables et 114 000 ne disposent d’aucun élément de confort : pas d’isolation, ni de toilette, ni de chauffage moderne…
 Il en résulte des difficultés à rembourser les prêts ou payer les charges. Les chiffres sont ici loin d’être anecdotiques et justifient que le sujet soit abordé. Selon l’Insee, 565 000 ménages ont des problèmes et 70 000 en situation d’impayés. Sans oublier la crise, l’observatoire de la pauvreté et de l’exclusion estimant que celle-ci allait mettre 500 000 ménages en difficulté dans leur projet d’achat et en conduire 150 000 à l’abandonner.

Un facteur d’exclusion

 Enfin, les petits propriétaires sont « captifs ». Une vente suppose des frais de diagnostics, de prêts relais, de notaire… l’Agence nationale d’information sur logement les estime de 12 à 18% d’une vente. Ce qui interdit souvent tout changement à des petits propriétaires impécunieux.
 « Si la propriété est une sécurité, elle l’est surtout pour ceux que leur revenu, ou leur naissance, protège déjà en partie. Mais c’est un facteur d’exclusion pour les autres ». Telle est la conclusion de la Fondation Abbé-Pierre. Celle-ci n’a cependant pas du tout pour objectif de dénigrer cette « option » qui constitue le rêve de 90% de Français. Elle souligne simplement qu’il serait avisé d’en analyser toutes les conséquences et implications. Et que, en aucun cas, cela ne saurait être la seule et unique option d’une politique publique.
 Or, que fait le gouvernement ? Il fait de cet accès à la propriété sa carte maîtresse. Certes, en proposant aussi une accession sociale. Mais après le coup de publicité, que reste-t-il des fameuses maisons à 100 000 euros ? 80 en un an puis 800 en cinq ans mais à 130 ou 135 000 euros. « Un leurre » pour reprendre la formule de la fondation… Cette année encore, le gouvernement a décidé de consacrer 400 millions à la dernière mouture du prêt à taux zéro qui est désormais accessible à un spectre plus large de personnes. Dans le même temps, il baisse les aides à la construction et au logement.
 Au lieu de tout miser sur cette seule option du « tous propriétaires » profondément inégalitaire qui posent les locataires comme les grands oubliés de la politique actuelle, la Fondation Abbé-Pierre en appelle donc à une véritable politique du logement. Une politique capable d’intervenir sur le foncier, la production, l’attribution mais aussi la sécurisation, du propriétaire comme du locataire. Une vraie matière à débat… électoral.
 
Décryptage
Angélique Schaller
 

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