La Provence.com - 1er/10/2015

Ça patine rue de la République


 

Après dix ans de travaux, la "plus belle rue de Marseille" peine à finir sa mutation et à asseoir sa vitalité commerciale

Une rue de la République entièrement réhabilitée, c’est pour quand ?" Cette question, nous l’avions posée en juin 2009 à la Ville. "Deux ans", répondait-elle alors, confiante. Mais surtout optimiste : il restait alors un gigantesque parc de 1 800 appartements à rénover et la déflagration de la crise des subprimes américaine atteignait alors à peine la France. Et en particulier la seule artère haussmanienne de Marseille, justement en partie détenue par Atemi, alors filiale de la banque Lehman Brothers - aujourd’hui emportée dans le krach.

Long tapis de Monopoly pour sociétés foncières et financières, la rue de la République, creusée et édifiée voici 150 ans, n’a en fait toujours pas achevé sa mue. On y croise finalement peu de ces familles de cadres supérieurs que la Ville rêvait de voir s’installer là ; davantage d’étudiants ou de locataires issus des classes moyennes voire modestes. On y voit en revanche depuis peu des artistes et créateurs (3013, Totout’s art, République des créateurs) : pas vraiment le coeur de cible initial de l’opération. Mais en échange d’une exonération de loyers, ils occupent des cellules vides, créent de l’animation et du "flux", comme le salue, chez ANF, l’autre opérateur privé de la rue, Ghislaine Seguin, sa pragmatique directrice générale adjointe. C’est d’ailleurs cette foncière qui a, ces derniers mois, convaincu Atemi d’opérer ce léger repositionnement. "On aimerait aussi un acteur culturel comme la Fnac", rêve Ghislaine Seguin.

"Tirer la rue vers le haut"

Quasiment achevée du Vieux-Port à Sadi-Carnot, encore en chantier et surtout peu occupée au-delà, la rue est certes, comme se félicite Jean-Claude Gondard, secrétaire général de mairie, "sortie du trou. On est quand même dans un autre monde, là !" Mais, faute de bilan - financier, humain - il reste difficile de savoir avec précision si elle a gagné des habitants, et combien, où demeurent désormais ses "historiques"... Plus clairement, sa position commerciale, dans une offre locale qui a littéralement explosé en un an (Terrasses du Port, extension du Centre Bourse, Voûtes de la Major, Docks de la Joliette, centre Prado en 2017), n’est pas encore affermie. Faute de vrai mastodonte, comme s’en est offert un Grand Littoral - avec Primark -, la rue reste un cheminement plus qu’une destination. Pourtant, les choses bougent, sur la "plus belle rue de Marseille". La semaine dernière, le patrimoine immobilier d’Atemi Méditerranée, 100 000 m² de logements (vendus 4 000€ du m², un prix très élevé pour des biens sans extérieur ni garage), bureaux et commerces, a été racheté par un fonds d’investissement allemand, Freo Group. "Cela ne change pas notre stratégie", prévient, légèrement sur la défensive, Olivier Dubois, président de cette société de gestion, désormais filiale de Freo France. À la Ville, on aimerait tout au moins un bon coup de starter : "Je vais rapidement rencontrer Freo, indique Laure-Agnès Caradec, adjointe LR à l’Urbanisme. S’ils viennent, ce n’est pas pour regarder passer les trains : ils auront peut-être envie de s’investir davantage ? Nous devons construire avec eux une stratégie pour tirer la rue vers le haut, un site où la force publique a déjà mis beaucoup d’argent", en y livrant notamment un tram et des trottoirs idéaux pour les déplacements piétons. Des trottoirs toujours longés, de Sadi-Carnot à Joliette, de trompe-l’oeil vantant des commerces toujours absents. Les "historiques" ayant tiré le rideau, les loyers élevés empêchant les non-franchisés de s’installer... Un cercle vicieux : comment attirer des nouveaux venus dans une "zone de chalandise encore à construire" ?

S’il se targue de parvenir au bout de la "restructuration" de son parc (transformé en studios étudiants ou seniors, un hôtel prévu fin 2017), Atemi/Freo France est moins disert sur la vacance de ses pieds d’immeuble - ils représentent environ 50 000 m². "Je ne vous donnerai pas de chiffre", prévient Olivier Dubois. L’association "Un Centre-ville pour tous", qui enquête sur dix ans de grandes manoeuvres dans la rue, dix ans dont personne, officiellement, n’a tiré le bilan, estime, que ce taux dépasserait les... 70 % : un sentiment de solitude confirmé par les commerçants que nous avons interrogés. L’arrivée de concurrents féroces, tels les Terrasses du Port, les Voûtes de la Major et dans quelques jours, les Docks, a certes compliqué la donne : certaines enseignes implantées sur République ont même déménagé pour le mall d’Hammerson. "Les Terrasses sont un moteur d’activité", objecte Olivier Dubois, qui se veut confiant. Mais certains moteurs ont parfois des ratés : ainsi, le Monoprix n’a pas tracté le reste du tronçon. Du côté d’ANF, 30 000m² de commerces et 60 000m² de logements en gestion (216 ont cependant été cédés l’an dernier à Promologis, un groupe toulousain), "85 % de notre parc est désormais réhabilité, précise Ghislaine Seguin, qui voit "la première partie de la rue clairement aboutie". H&M, Starbucks, Naturalia, McDo, ANF a signé les plus beaux "coups" de République. La vacance reste, cependant, forte : "30 % sur le logement, 20 % sur les commerces. Nous devons être imaginatifs, on développe ainsi le logement meublé car il y a une demande. On savait que ce serait très long, ces process prennent plus de 8 ou 10 ans." Dix ans : tiens, cette fois, on y est bien.


"Derrière les façades"

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Faute de voir venir "des bilans officiels" sur la réhabilitation de la "rue de la Ré", l’association "Un Centre-ville pour tous" (CVPT), qui était déjà aux côtés de ses locataires il y a dix ans, a mené l’enquête : près de dix mois de terrain pour cinq bénévoles et une étude qui sera rendue publique le 14 octobre. "Nous avons tenté de répondre à quatre questions, expose l’urbaniste David Escobar. Quel est l’état de la propriété ? Celui de la rénovation ? Quel est taux d’occupation des logements ? Et celui des commerces ?" Ils estiment que "56 % des logements de la rue sont situés dans des immeubles rénovés", que l’on observe un turnover important chez les locataires, et une vacance "d’environ 33 %", juge Antoine Richard, économiste à la retraite, "alors qu’en centre-ville, elle est en moyenne de 11 %". Pour les commerces, CVPT l’évalue à "78 % chez Atemi, 39 % chez ANF". Comment sont-ils arrivés à cette conclusion ? "Simplement en les comptant", sourit David Escobar. Manque "le bilan social de l’opération. Que sont devenus les habitants d’hier ? Il faudra bien un jour l’évaluer." Sociologue, chercheur au Lames, Jean-Stéphane Borja avait consacré sa thèse à la rue de la République. Il ne peut que souscrire à la démarche "foncièrement démocratique" de l’association : "Il faut que des gens se lèvent et aillent chercher les données", salue-t-il.


"On m’avait dit que ce serait les Champs-Élysées..."

À l’angle du boulevard des Dames. Au Perroquet bleu, le mojito est à 8€ mais à vrai dire, depuis un an, Reda n’en sert plus beaucoup. "Depuis l’ouverture des Terrasses du Port, des Voûtes, ici, c’est mort. Je ne peux plus organiser de soirées", se désole cet ancien pilier des nuits parisiennes. Or, les soirées, pour cette institution marseillaise, "c’était justement ce qui permettait de bien travailler". Aujourd’hui, Reda, qui n’a pas pu se dégager de salaire "depuis six mois", ne parvient plus non plus à régler ses 3000€ de loyer mensuel à Atemi, un prix qu’il estime "démesuré". "À midi, je suis passé en un an de 70 couverts à 30. Je vais probablement déposer le bilan, mais je peux vous dire que ça fera du bruit !" Reda a une faconde, du bagout, mais il est aussi épuisé. "Je me sens carrément abandonné. En 2008, quand je suis arrivé, les gars de Marseille République m’ont dit : tu verras, l’année prochaine, ici, ce sera noir de monde, les Champs-Élysées". En fait de jackpot commercial, "la rue n’a jamais décollé, surtout dans cette partie".

71, rue de la République. Nacer est inquiet. Sur son trottoir, le Monoprix et Naturalia étaient censés "jouer les locomotives". À mieux y regarder, ces locos-là filent peut-être, mais sans wagon. "Regardez en face, tout est fermé", se désole le patron de Métropolis, une petite boutique de prêt-à-porter. Lui est là depuis un an, il a "cru" ce que lui promettait Atemi, "l’ouverture massive de commerces". Là, il déchante. Il paie 1600€ de loyer son petit magasin de moins de 50m². "J’aimerais qu’on fasse tous pression pour faire baisser ces loyers, parce que là, on n’y arrive pas." Alors devant sa boutique, Nacer rêve : "Je vais vous dire ce qu’il nous faut : il nous faut Primark. Là, c’est sûr, ils arrivent, la rue décolle !" En attendant, lui se donne encore un an maximum avant de tirer le rideau. "Je ne me paye toujours pas !"

56, rue de la République. Ce vendredi, "pas un client encore" n’a poussé la porte de Hair style, le petit salon de coiffure de Nadia. "Les Terrasses du Port nous ont enlevé du monde", constate cette commerçante qui a ouvert ici voici 17 mois. "Mais personne ne vit dans cette rue, où sont les habitants ?", s’interroge-t-elle, sceptique et inquiète.

46, rue de la République. La pharmacie du Globe existe depuis 1942 mais elle a bien failli disparaître. "En 2007, Atemi a voulu multiplier mon loyer par 4 ! J’étais en plein travaux du tram, on ne me voyait plus derrière les palissades et mon scooter n’effrayait même plus les rats. J’ai perdu 350 000 de chiffre d’affaires à cette période", raconte ce Tunisien affable, mais pugnace, une figure forte du quartier. Il a pris "le meilleur avocat de Marseille" pour se défendre en justice. En 2010, j’ai gagné. Bien sûr que l’idée c’était de me couler et de récupérer mon officine", estime le pharmacien qui a signé avec Atemi un nouveau bail, "jusqu’en 2020", à un tarif "correct" . Il semble seul sur son coin de trottoir ; en face, ce n’est guère mieux. "J’ai vu partir tout le monde : le restaurant, le PMU, le marchand de légumes, l’opticien et la boucherie. Mais ce qui m’a fait le plus de chagrin, c’est quand la famille Breda a fermé : ces boulangers faisaient du pain, du vrai !" Les travaux les ont saignés à blanc. "Maintenant, ils veulent que des commerces de proximité reviennent, mais ils les ont tous tués ! Et les bourgeois ne quitteront jamais Paradis : une rue moche mais où ils se sentent chez eux. Ici, vous êtes entre le Panier et les Carmes, vous savez..."

5, place Sadi-Carnot. "Je n’en peux plus", soupire Florence. Attention, ce soupir-là est un soupir... de bonheur. À la tête de la saladerie Dubble, qui ne désemplit pas, la patronne ne sait plus où donner de la tête et va encore embaucher cette semaine. L’histoire de Florence est étonnante : cinq ans durant, elle était l’employée de cette franchise, mais... de l’autre côté de la place, pile en face, un local mitoyen du restaurant de Christian Ernst, qui n’a pas tenu non plus. "On tournait à perte, ça a fini en liquidation judiciaire", explique-t-elle. Le loyer payé à ANF, 5 000 €, n’a jamais permis au restaurant de trouver son équilibre. Florence est devenue sa propre patronne... en traversant la rue ! "Ici, l’immeuble appartient à un privé, le loyer est divisé par deux pour la même surface, une terrasse plus ensoleillée et plus de passage." La saladerie, repositionnée fin mai, fait un carton. Un commerçant heureux, rue de la République ? Il a le visage souriant de Florence...

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