La Provence - 16/12/2013

Attention, patrimoine protégé !

Par Delphine Tanguy

Chaque automne, on le voit : le patrimoine passionne les Français. Les Marseillais ne sont pas en reste, qui se pressent tant pour visiter les ors de la préfecture, la Cité Radieuse ou les courées ouvrières de L’Estaque... Le patrimoine est aussi ce qui nous "tient" ensemble, un récit identitaire de la ville que l’on peut lire sur ses façades, ses avenues et ses escaliers.

Et l’attaquer, c’est s’exposer au tollé : ce dernier mandat de Jean-Claude Gaudin a ainsi vu se multiplier les frondes contre des projets de construction "défigurant", aux yeux de riverains ou d’usagers, des sites aussi divers que la Denise à la Valentine, un square à Lodi ou le village de la Madrague de Montredon. Tout récemment, ils étaient encore 20 000 à s’offusquer de l’érection d’un casino à deux pas du MuCEM... De plus en plus, les Marseillais se mêlent de la "forme" donnée à leur ville. Ils manifestent leur attachement à leur "village", à ses usages, à des paysages.

Longtemps jugé "ringard" par les élus, cet attachement se retrouve pourtant, pour la première fois, réellement inscrit dans le nouveau PLU (Plan local d’urbanisme), élaboré par la Ville et MPM et adopté le 28 juin. Le patrimoine est même présenté dans ce document parfois touffu comme une source potentielle de développement.

Le PLU conçoit ainsi le patrimoine comme "un élément constitutif de tout projet urbain" à venir : "L’architecture doit contribuer à l’identité de la ville, appuyait l’ex-architecte des Bâtiments de France Gilles Bouillon. Quand on voit un bâtiment, on doit être capable de se dire : "On est à Marseille". Battre en brèche l’uniformisation urbaine est aussi l’un des enjeux de ce PLU, qui intègre 1 700 éléments bâtis ou ensembles urbains à protéger : 43 formes d’habitat spécifique (mais jugés communément "modestes", tels que des cabanons ou des grands ensembles) et quatre quartiers en balcon (tels le Roucas-Blanc) y figurent désormais, comme "85 séquences architecturales majeures, homogènes ou pittoresques" (par exemple le Camas, Castellane...). Plus d’un millier de nouveaux "éléments bâtis remarquables" ont été répertoriés et dûment fichés, sous la houlette du chargé d’études de l’Agam, Christophe Trinquier. Au moment d’étudier des demandes de permis, "les services de la Ville pourront se référer à ces fiches", afin, éventuellement, de motiver leur refus.

En complément de quatre "Zones de protection du patrimoine architectural et urbain" (1), le document a identifié des "éléments ou des ensembles urbains à valeur architecturale, morphologique, culturelle ou identitaire" et définit pour chacun des prescriptions ou des recommandations afin d’assurer leur protection. Cela soumet tout projet de démolition à une autorisation et encadre tout aménagement. On voit aussi apparaître les "Uap", pour le tissu patrimonial de centre-ville, et "UBp", qui protège les noyaux villageois.

"Heurts et chaos"

"Protéger pour protéger n’a pas de sens, indique Claude Valette, président de l’Agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise (Agam) et adjoint UMP en charge de l’Urbanisme. Tout cela doit être inscrit dans un projet. En 40 ans, c’est incroyable comme Marseille a changé ! Cela s’est souvent fait avec heurts et chaos." Des chaos qui parfois perdurent : à Ste-Marthe, ainsi, c’est à marche forcée que la campagne laisse la place aux résidences. Claude Valette l’espère néanmoins, ce 2e PLU auquel il a oeuvré, ne "brutalisera" plus Marseille. Sous-entendu, comme le précédent l’a fait ? "Nous devons garder son âme à l’hyper-centre et traiter le péri-urbain", balaie-t-il. Le sujet reste sensible car l’adjoint n’a pas toujours eu la dernière main sur les constructions permises à Marseille. Il fulmine ainsi lorsque l’on évoque deux permis de construire "inadmissibles", délivrés récemment dans le 7e arrondissement. Certes, "il faut construire 3 000 logements par an, intensifier la ville, mais sans lui faire perdre son caractère", souligne-t-il. L’adjoint reste ainsi partagé : "Nous n’avons toujours pas d’architecte-conseil dans cette ville ! Il nous en faut. Enfin, si à Euroméditerranée, nous avons fait à peu près ce que nous voulions, à la Zac de la Capelette, ça ne marche pas, il faut tout reprendre !" Il dit aussi rester "vigilant quant au devenir du nouveau quartier autour du Vélodrome" et se soucier de l’impact des Terrasses du Port "sur le commerce du centre". Aider la ville à grandir sans faire table rase du passé, de grandes villes comme Nantes ou Bordeaux l’ont réussi ces dernières années. Cela reste le pari de Marseille pour les 15 ans à venir.

(1) D’ici 2015, les Zppaup s’éteindront pour laisser place aux "Aires de mise en valeur des zones à protéger".


"Faire du patrimoine un musée des vaincus !"

Christine Breton fut conservatrice du patrimoine pour la Ville de Marseille. Elle s’investit aujourd’hui dans la coopérative d’habitants Hôtel du Nord.

1 Le PLU marque une véritable ambition de protection du patrimoine populaire. Que pensez-vous de cette démarche ?

L’un des 5 axes énoncés dans le PLU 2013 est "Marseille ville respectueuse de son environnement et de son patrimoine". C’est encore timide quand on sait que les textes européens sur le droit au patrimoine ne séparent plus patrimoine naturel et culturel. Il est dommage de tenir encore le patrimoine en dehors des références prospectives et de le laisser enfermé dans le cadre rétrospectif seulement. Donc le patrimoine est inséparable de durabilité et d’environnement. Attention aux adjectifs que l’on se croit obligé de coller au patrimoine il n’y a pas de "petit " ou d’ "immatériel" patrimoine. Au bout de la chaîne des fonctions patrimoniales, qu’il soit grand cube blanc international ou petit musée local, le musée est toujours réservoir de "documents de barbarie" comme le dit si fort Walter Benjamin. C’est toujours le musée des vainqueurs.

2On a le sentiment que l’histoire, notamment ouvrière, des quartiers populaires de la ville, est effacée...

Seuls les vainqueurs font des musées et le patrimoine est étranger à l’urgence des quartiers populaires et industriels. Il n’y a donc pas sacrifice de l’histoire à Marseille mais autre régime d’historicité. Vous avez raison de dire que cela rend difficile de lire l’histoire de la ville. Nous devons oublier le système de référence symbolique appris mais aussi réinventer des modes de valorisation et de partage du patrimoine : le rendre hospitalier. Hôtel du Nord, avec ses chambres et ses balades menées pour montrer le patrimoine par celles et ceux qui le désignent au quotidien, est un bon exemple.

3 Comment arbitrer entre protection du passé et nécessité de construire l’avenir économique d’une ville ? On ne peut pas tout protéger...

Si vous inventez une approche intégrée du patrimoine comme cela a eu lieu à marseille dès 1994 dans les 15 et 16e arr. vous désignez, étudiez, valorisez le patrimoine dans son contexte, donc vous ne pouvez plus faire fi de l’économique. Alors de bien inaliénable le patrimoine devient richesse. Aux citoyens d’en faire leur musée des vaincus !"


Un dispositif encore trop méconnu... y compris des services de la Ville !

#IMGLP-3-4-#

Prendre des mesures de protection est une bonne chose, encore faut-il qu’elles soient connues et appliquées... Il suffit de consulter les fiches annexées au PLU, voté le 28 juin et définitivement opposable depuis le 1er août (1), pour constater que plusieurs bâtiments ou quartiers, ont subi depuis des modifications importantes, parfois avec des pertes irrémédiables.

Ainsi, une fiche concerne la "Villa Turquoise", magnifique villa de St-Giniez. Considéré par le PLU comme "un exemple rare et précieux d’Art Nouveau", ce bâtiment doit conserver "sa composition, ses matériaux et ses éléments de décor". Or, il a récemment été rénové pour devenir le nouveau consulat d’Arménie. Des travaux qui ont entraîné la disparition ou la modification de plusieurs éléments protégés. Interrogé par "La Provence", l’architecte qui a conduit le chantier tombe des nues : "J’ignorais que des mesures de protection de ce bâtiment, qui était en très mauvais état, étaient en cours. Une autorisation de travaux avait été accordée en 2011, elle n’a pas été remise en cause par la suite". Pourtant, le dossier est repassé deux ans plus tard dans les mains de la mairie : alors que la première mouture du PLU avait été votée dès la mi-2012, l’architecte n’a pas plus été alerté que n’a été prise une mesure de surseoir à statuer... Autre exemple, le secteur Bompard est désormais classé "Quartier en balcon remarquable", avec une hauteur maximale de 9 mètres. Voici quatre mois, une SCI a pourtant reçu l’autorisation de surélever une maison à une hauteur supérieure. À la porte d’Aix, la Bourse du Travail est de plus en plus vouée à la destruction... ce qui tient de la schizophrénie : son propriétaire qui n’est autre que la Ville ignore qu’elle a été classée... par la même Ville !

Autant d’exemples qui pointent un défaut d’information, dans les services de la mairie qui délivrent les permis de construire comme à l’extérieur. Personne n’a pris la peine de prévenir les propriétaires des bâtiments, pour éviter qu’ils fassent des petits travaux contraires aux prescriptions. Pas plus que des professionnels comme les architectes n’ont été avisés : "Si nous avions été prévenus, nous aurions effectivement pu relayer ces protections auprès de nos adhérents", indique-t-on à l’Ordre des architectes.

(1) Un décalage que la communauté urbaine MPM explique par un retard d’affichage des services de la Ville...

Lettre d'information

Vous pouvez vous abonner gratuitement ici à la liste de diffusion de Centre Ville Pour Tous.


Association "Centre ville pour tous"
Cité des Associations
BP n° 241
93, la Canebière
13001 Marseille

Contact

Mise à jour : lundi 10 juillet 2017 | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0