La Provence.com - 22/01/2016

Commerces : le centre de Marseille en péril


Le rythme des fermetures s’accélère. La profession réclame "un plan Marshall". La Ville assure "ne rien lâcher"

Magnétic, Créatis, Papi, Le Temps des cerises, Alibi Concept-Store, Façonnable, Les Baigneuses, Quiksilver, Seven, bientôt Peter Pan, Lola, le Pain quotidien... Rideau baissé ou plus très loin, ces commerces emblématiques du centre-ville ont déjà tiré leur révérence ou sont sur le point de mettre la clé sous la porte. Bientôt ce sera aussi le tour du Nike, place Félix-Baret devant la préfecture (remplacé par McDo, qui quitte la rue Saint-Ferréol). Rue de Rome, 50 enseignes sur 200 manquent à l’appel. Cours d’Estienne d’Orves, le monumental Hard rock café tire la langue (voir ci-dessous). De bonne source, les Galeries Lafayette de la rue Saint-Fé, désertes, anticiperaient leur départ. "Ils ont investi massivement au Centre Bourse et s’apprêtent à ouvrir au Vélodrome. Pourquoi rester à Saint-Fé ? C’est du bon sens", juge un fin connaisseur du dossier. Et l’on ne parle même pas de la rue de la République, où le taux de vacance commerciale reste alarmant.

Mauvaise gestion ? Dure loi des affaires ? Comme nombre de centres anciens en France, surtout ceux des villes moyennes (Lyon, Bordeaux ou Nantes ayant depuis dix ans rebondi), celui de Marseille souffre. Et les pros déballent leur colère, telle Anne Gilles, rue Davso, propriétaire des chaussures Créatis en liquidation judiciaire : "On se sent abandonnés de tous. Cette année, on a perdu entre 50 % et 60 % de nos chiffres. Il y a deux ans,je pouvais revendre mon magasin 350 000 à 400 000 . Aujourd’hui, nos fonds de commerces ne valent plus un rond." Ce malaise latent a fini par exploser lors de la séance des voeux de la fédération Terre de commerces, la semaine dernière : "Le centre-ville va crever et tout le monde s’en fout", enrage cet adhérent. "La colère déborde, parce qu’on a l’impression que les pouvoirs publics, la Ville mais aussi la CCI, n’ont pas pris la mesure de ce qui se passait", glisse-t-on par ailleurs.

Mais sur quels leviers peser ? Les diagnostics diffèrent. "Cette ville aurait dû achever la piétonnisation de son centre depuis longtemps, avec des parkings en périphérie", soutient ainsi un acteur majeur de l’immobilier commercial. Quand les commerçants de la rue Davso, eux, disent souffrir du fait même de cette semi-piétonnisation... Notre agent immobilier se dit inquiet "pour les voies transversales. On va y voir des déserts commerciaux si rien n’est fait immédiatement. On est déjà sous oxygène." Tous, encore, appuient sur "le manque de propreté" et la piètre qualité de l’espace urbain du centre historique : "L’image de neuf de la Joliette a encore renforcé ce sentiment." Premier adjoint LR, Dominique Tian réfute ce constat : "On avait du retard, mais on a investi massivement : regardez les travaux du Port, la rue de Rome, on va attaquer la rue Paradis : vous verrez bien, dans trois mois !" Un point cependant l’inquiète : la fuite des activités libérales hors du centre. "On y manque de bureaux adaptés, modernes", concède-t-il. Très chatouilleuse sur le sujet, Solange Biaggi (LR), l’élue au commerce, s’offusque qu’on ne parle "que de ceux qui ferment et jamais de ceux qui ouvrent. La liste est pourtant longue", clame-t-elle, citant le développement de la Maison Empereur, l’arrivée prochaine du grand H&M à la place du Virgin, Le Petit Saint-Louis, l’Oréal, Paul Marius, etc. "C’est la preuve que les investisseurs croient au centre." Et de tonner : "Certes, on a des difficultés sur Davso et la place aux Huiles. On va se pencher dessus. Mais beaucoup d’autres nous remercient des efforts consentis. Depuis dix ans, nous avons tout fait pour élargir et requalifier le centre ! C’est notre priorité. On ne lâchera rien !"

Autre cible des commerces du centre-ville : la concurrence des nouveaux mastodontes de La Joliette. Terrasses du Port, Voûtes de la Major, Docks : "Quand les croisiéristes arrivent à Marseille, grince Anne Gilles, chez Créatis, les premiers panneaux qu’ils voient les dirigent... vers la Joliette. Je suis persuadée que beaucoup croient que le centre de Marseille se trouve là." Ces nouveaux "gros" du commerce ne cartonnent pourtant pas tous à la hauteur de leurs espérances : "C’est très contrasté, avec ce niveau très élevé de loyers il y aura aussi de la casse là-bas", prédit même un observateur. "Mais en déplaçant de plus en plus de services de la Ville, de MPM vers cette zone de Marseille, on y accroît, de fait, la chalandise potentielle, au détriment de l’hypercentre historique. C’est mathématique", pose cet autre. Bavard en off, nombre d’acteurs de ce dossier réclament l’anonymat pour s’exprimer dans la presse. "Pas envie de se mettre mal avec la Ville", résume l’un.

Dans la profonde mutation que vit actuellement le commerce, le politique, on le voit, est pointé du doigt pour ses choix. Celui de développer toujours plus les zones périphériques, les centres commerciaux. "Quelqu’un qui arrive avec des millions, des centaines d’emplois à la clef, comment lui dire non ?" plaide Dominique Tian. Jean-Luc Blanc, chargé du commerce à la CCI, mise pour une "vraie réflexion avec tous les acteurs, mairie, commerçants et Chambre, afin de conçevoir un nouveau schéma d’aménagement de ce centre en convalescence." Embolie due aux travaux, stationnement hors de prix, voirie exangue... Il y a pour lui beaucoup à faire et du potentiel. "Il est temps de décréter un vrai plan Mashall pour ce périmètre", insiste Jean-Luc Blanc. Un discours appuyé par Guillaume Sicard, à la tête de Marseille Centre. "On attend une vision collégiale, une feuille de route", place-t-il. Dans son merveilleux magasin du cours Lieutaud, Peter Pan, bientôt fermé, Jimmy le dit : "La Ville n’a pas anticipé les mutations. Mais nous non plus ! C’est une responsabilité collective."


Le Hard Rock Café en grande difficulté

Yves Pleindoux : "Si on ne fait rien, le centre-ville va crever !"

Du bout des lèvres, gorge nouée, cet entrepreneur de nature exaltée finit par concéder que, "si c’était à refaire, il n’investirait pas autant." C’est qu’en inaugurant en grande pompe et devant un parterre de personnalités, il y a un peu plus d’un an, le plus spacieux Hard Rock café d’Europe - 1 000 m² de surface investis en lieu et place d’un ancien parking de la place aux Huiles (1er) - Yves Pleindoux a effectivement vu grand, très grand... Trop grand ? "Tous les centres des grandes villes françaises cartonnent. Paris, Lyon, Bordeaux... Et même Aix-en-Provence pour regarder à côté !", soupire ce Marseillais de naissance. "Mais ici, il se meurt dans l’indifférence. Et c’est une catastrophe pour l’image de la ville..." Vous l’aurez compris, devant la situation jugée "critique" de son établissement, le franchisé de la cultissime marque US n’en est pas à jouer de diplomatie. Ni à retenir ses coups. C’est que l’heure est grave, le compte à rebours enclenché. Tic-tac, tic-tac...

Placé depuis septembre en plan de sauvegarde par le tribunal de commerce de Marseille - "sous surveillance" préfère Yves Pleindoux - le HRC a été contraint de se séparer, dans la douleur, de la moitié de ses 100 employés. Pire : alors que les rumeurs d’une fermeture imminente bruissent en ville, l’homme ne cache pas que l’objectif, désormais modeste, est de "passer l’hiver" en attendant le retour des "flux de circulation fin mai, après la fin des travaux de requalification du quai Rive-Neuve."

On en est là... Question : comment en est-on arrivé à ce qui ressemble de plus en plus au scénario du pire ? "Pour qu’un lieu comme le nôtre fonctionne, analyse Yves Pleindoux, il faut remplir quatre conditions : une accessibilité, la sécurité, la propreté et une signalétique claire." Résultat des courses, selon lui ? Un zéro pointé. "Avec le ferry-boat qui ne fonctionne pas, mal ou a des horaires trop limités, détaille-t-il, les touristes qui débarquent quai du Port ne viennent pas jusqu’à nous. Ils représentent pourtant 50 % de notre clientèle. En plus, quand ils arrivent du bon côté, aucun panneau ne signale notre présence car c’est interdit sur le nouveau Vieux-Port. Qui est sanctuarisé... Depuis le 15 octobre, enchaîne-t-il, les travaux ont provoqué une véritable Bérézina. Les gens ne peuvent plus venir jusqu’à nous. Tout ça fait que l’accessibilité est nulle." Et de noircir encore le tableau : "La propreté, il n’y en a aucune. Quant aux parkings, ils sont insuffisants et à un coût totalement exorbitants..." Des carences dont, dit-il, "les décideurs sont parfaitement conscients."

Yves Pleindoux estime que la municipalité a "fait un énorme boulot pour déplacer les investisseurs vers un endroit qu’on connaît tous, les Terrasses du Port. Mais au détriment des commerces du centre qui ferment les uns après les autres. Les projets sont facilités à la Joliette, insiste-t-il. Là-bas, il y a une volonté politique. Ici, au centre, il ne faut pas attendre d’aide de la mairie."

Un exemple récent ? "Les animations de Noël dernier, c’était lamentable, cogne-t-il. On a eu droit à un mauvais ourson et on était plongé dans le noir ! C’est totalement insécurisant." Combatif, Yves Pleindoux veut pourtant croire à une "prise de conscience des élus". N’empêche, il redoute le pire : "Avec les Terrasses d’un côté et le complexe du Vélodrome qui va s’ouvrir de l’autre, le centre historique va se retrouver pris en tenaille. Et oui, on risque de tous crever". Le cri d’alarme est lancé. Tic-tac...

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