Collectif Argos - Gueule d’hexagone - 17/11/2010

Marseille, Un centre ville pour qui ?

 
A gauche, le faux, florissant, encore que… A droite, le vrai bar vendu, fermé, bientôt transformé en un nouvel élément du décor du feuilleton que les Marseillais adorent… « Poubelle la vie » ou comment, à Marseille, réussir à reconstituer en studio, un décor présent et bien plus beau à tous les coins de rue. La place des 13 coins, justement, est petit à petit réinvestie grâce aux capitaux tirés du film. Un faux cinéma, une vraie boutique de faux souvenirs marseillais. Le magasin bleu vend des DVD, des mugs, des cartes postales, de vrais timbres même, aux couleurs du quartier du Mistral, fruit de l’imagination des réalisateurs et enfilage de clichés. Ce mercredi après midi, la vendeuse s’y ennuie ferme et n’y croit même pas. « L’été, oui, il y a plus de touristes, et avec la Noël, ils vont venir acheter des coffrets de DVD peut-être ».
Dans la rue du Petit Puits qui mène à la place, les seules devantures neuves du Panier. Provençaleries, savonneries et autre c…. préparent le touriste au choc. Au face à face avec son feuilleton mythique, mais, aussi vide qu’un décor. Juste à côté de la boutique restaurée, un immeuble muré. « Les touristes, on en veut bien, mais il faudrait qu’ils s’arrêtent… » pense Jean Roch Marchetti, le patron du bar Chez André, rue du Panier, un peu plus loin. C’était l’un des objectifs de l’attaque -gentillette- du petit train du Panier, le promène-touristes bleu et blanc qui fait faire le tour de la ville sans toucher son sol. « On avait fêlé les oeufs pour qu’ils ne fassent pas mal, et la farine, ce n’est pas bien méchant se souvient Djamel l’un des meneurs. On les a laissés arriver place des Moulins, c’est un cul de sac, ils étaient obligés de repasser par le même endroit, c’est là qu’on a tendu l’embuscade ». Revendication de ce happening : que le train s’arrête, que les touristes descendent, posent le pied à terre, prennent le temps de regarder, que le chauffeur embarque les petites mamies peinant dans les côtes. « On en avait marre que le conducteur sonne la cloche à certains endroits pour dire aux passagers de s’accrocher à leurs sacs. C’est pas un zoo ici », poursuit Djamel. Dans son bar, il a affiché de grands tirages photo de l’événement et montre la vidéo dès qu’il a deux minutes.
Le train s’arrête, de temps en temps, Les visiteurs ne s’attardent toujours pas et le quartier continue de mourir à petit feu. Quelques institutions comme le restaurant Chez Etienne ne désemplissent pas, les autres commerces périclitent doucement. Les bandits avaient offert au Panier sa superbe, sa gouaille et son panache. Les petites frappes n’ont pas le talent de leurs aînés. Ils ont ruiné sa réputation. « Des crapules qui attaquent les jeunes filles ou arrachent les sacs des mémés… Ils mériteraient six mois de taule, ça les calmerait, mais on les relâche tout de suite. Alors quand un caid, pour un braquage comme à l’époque, se prend vingt piges, nous on n’est pas d’accord. Il n’a fait de mal à personne, il a juste pris l’argent. Et l’argent c’est à tout le monde », soupire Jean Roch, le plus sérieusement du monde.
Ces venelles et ces escaliers qui grimpent la colline et dégringolent vers le vieux port promettaient un avenir gentrifié à ce quartier historique. Depuis des années, marchands de biens et investisseurs s’y cassent les dents. Ca ne chôme pas pourtant derrière les murs. ça tape, ça perce, ça scie, le bruit des chantiers est continu qui retape et parfois reconstruit les petits immeubles proches de la ruine après des années d’abandon. Les bobo’s cohabitent avec des familles très pauvres, mais les premiers ont le choix de partir et ne font que passer dans ces appartements petits, tout de guingois et souvent sombres. Ils sont là, le samedi matin, place de Lenche pour un café, leurs enfants vont à l’école des Accoules et au bout de deux ou trois ans ils ont disparu, envolés vers les quartiers plus chics. Trop de bruit, trop de petites incivilités, trop de pétarades de scooter la nuit, trop de voitures rayées, de phares cassés pour voler juste une ampoule…
En 2012, tout contre le Panier, un palace 5 étoiles ouvrira ses portes. Sa façade arrière s’appuie sur le quartier tout en lui tournant le dos. « Du temps de l’hôpital, les médecins, les infirmières venaient boire des cafés… » se souvient Jean Roch. « La ville veut achever le travail de la Wehrmacht qui a dynamité le quartier en 1943 avec l’aval de la mairie d’alors, dit Alain, l’un des musiciens qui gère la Grotte des Accoules, en collant des affiches pour le prochain concert. Virer tous les gens qui font tâche ». Du futur hôtel, ses voisins n’attendent rien de plus que le mépris qu’ils ressentent déjà. Sur le mur, une main énervée a écrit à la bombe « rêves de riches, cauchemars de pauvres ».


 
Martine Derain a découvert la rue de la République, violemment, en 2004 à travers l’association Un centre Ville pour Tous. Cette artiste photographe installée depuis 25 ans à Marseille est l’auteur de l’ouvrage « Attention Fermeture des portes », qui raconte l’histoire de l’intérieur. Des intérieurs abîmés, abandonnés dont voici quelques photos. « Cette aventure m’a appris que personne n’est victime, que chacun est sujet de son histoire et m’a révélé la complexité de l’action politique. Le collectif et l’individuel ne sont pas toujours cohérents. L’un n’exclut pas l’autre » dit-elle. « Les « mémés » de la rue de la République venaient nous voir à la permanence de CVPT le matin, pestaient contre leurs bailleurs. A midi, elles préparaient des gâteaux pour les « médiateurs » qui venaient faire pression pour qu’elles partent. Le soir même, elles pouvaient aller négocier pour être relogées, mais alors sans Arabes. Le lendemain, on les trouvait à nouveau chez nous. Certaines votent Front National, ça ne m’empêche pas de les adorer« .


 
 
Rue Thubaneau
Ne pas passer en-dessous : sur les échafaudages, les soudeurs mettent la dernière main, toutes étincelles volantes, à un grand drapeau métallique qui s’allumera sans doute en néons bleu blanc rouge. Dans cette jolie cour de la rue Thubaneau, dans le quartier de Belsunce, le mémorial de la Marseillaise ouvrira ses portes au début de l’année 2011. Là, dit une plaque, « fut installé un ancien Jeu de Paume au XVIIe siècle puis le siège du club des Jacobins à partir de 1790. C’est de ce lieu mythique que partirent, en juin 1792, les révolutionnaires marseillais pour le palais des Tuileries en entonnant le chant de Rouget de l’Isle qui deviendra la Marseillaise  ». Dans ce petit musée, un parcours spectacle devrait faire voyager les visiteurs à travers le temps et l’espace.100.000 visiteurs dit encore le programme… 300 par jour… En face, le Réservoir, le seul bar encore ouvert dans la rue attend avec impatience la déferlante de l’un des seuls projets identifiés de Marseille Provence 2013, année de la culture pour la ville. Aujourd’hui, il fait sourire les Marseillais comme l’arche branlante en fer forgé qui se balance à l’entrée de la rue. Rue des Arts peut-on lire. Un bien beau nom pour redorer l’image de l’ancienne rue des putes, des bars et des hôtels borgnes. Elle aurait dû devenir le repère des artistes branchés censés lancer la gentrification du quartier entamée il y a plus de dix ans. Les immeubles ont été retapés, en façade au moins car dans les cours se dressent, tant bien que mal des taudis à moitié murés, des galeries ont bien ouvert en rez-de-chaussée. Petits loyers, baux précaires, ils auraient dû progressivement être remplacés par des bars ou des restaurants pour les nouveaux habitants de ce quartier voué à accueillir des jeunes familles locataires des nouveaux investisseurs dans les logements vides, ou à la place des habitants « plus colorés » priés d’aller trouver un toit ailleurs. Les grilles sont baissées devant les galeries, certaines servent d’ateliers, pas de commerce. La rue est déserte. Les anciens habitants n’ont pas quitté ce quartier demeuré populaire. Les bobo’s attendus y sont peu venus ou n’y sont pas restés.


 
 
 
Au 67 rue de la République, dernière expulsion le 2 octobre dernier. Les CRS sont venus en force pour fermer l’immeuble dans lequel habitait la famille Chaung. Le propriétaire du restaurant Heng Heng toujours ouvert et très fréquenté, au rez-de chaussée, s’est installé dans son camion et attend son procès.


 
 
Quartier de Noailles. En plein centre-ville de Marseille, les avis divergent sur l’avenir de ces quartiers populaires. Bazar urbain, charme ou désordre ?

Marseille, Un centre ville pour qui ?
 
Commerce aseptisé
 
Où sommes nous ? Lille, Orléans ? Rennes ? Paris ? Ces enseignes affichent leurs vitrines dans les rues commerçantes de toutes les villes. Ici, rue de la République, dans la partie la plus proche du Vieux Port, elles ont remplacé des commerces plus petits et plus indépendants. Changement de paysage urbain, commercial et social. Dans la ligne du projet souhaité par la ville.

Lettre d'information

Vous pouvez vous abonner gratuitement ici à la liste de diffusion de Centre Ville Pour Tous.


Association "Centre ville pour tous"
Cité des Associations
BP n° 241
93, la Canebière
13001 Marseille

Contact

Mise à jour : lundi 10 juillet 2017 | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0