E-revue de culture contemporaine - 30/07/2010

La belle Marseille

par Chloé Salvan
juillet 2010
 
En mouvement permanent, Marseille a connu depuis une vingtaine d’années des changements radicaux et structurants. La réhabilitation de son centre et de certaines de ses marges, l’amélioration, encore en cours, de ses transports en commun, l’implantation de nombreuses sociétés, favorisée par la Ville, à l’intérieur de ses murs l’ont non seulement embellie, mais aussi durablement changée. Adaptation nécessaire, voire rattrapage du retard pris dans de nombreux domaines, ces politiques ont transformé le visage de cette ville dont c’est un lieu commun de dire qu’elle est aussi riche du formidable brassage social et culturel qui s’y opère depuis toujours que structurellement fragilisée par les tensions qu’il crée.
 
Denis Gheerbrant a consacré une belle fresque documentaire, La république Marseille (Coffret 2 DVD, collection Le geste cinématographique, Editions Montparnasse), à ce qu’il nomme dans l’un de ses tableaux les « replis » de la ville, et à leurs habitants. Dans la cité Saint Louis, dans celle des Rosiers, dans le beau quartier de l’Estaque ou sur les quais de son port autonome, il donne la parole à ce peuple de Marseille qui nous en livre l’âme. L’impression d’une déperdition raisonne comme un leitmotiv tout au long des sept documentaires, cette idée que ce qui faisait le charme et la fière identité de la ville est menacé, et avec lui le lien social dont ils étaient porteurs. La réhabilitation de la rue de la République, rachetée par des bailleurs privés qui ont entrepris de déloger des locataires parfois installés depuis des décennies dans ce quartier populaire du centre ville en est comme le paradigme : c’est toute l’histoire d’un quartier qui se trouve menacée de disparition, des relations de voisinage fortes, une solidarité impossible à reconstruire ailleurs. La modernisation de la ville, pour inéluctable qu’elle soit, aura des conséquences durables, tant politiques que sociales, et cela se ressent tout particulièrement dans les milieux qui intéressent Gheerbrant : les habitants des cités, les travailleurs sans qualification et bien souvent engagés, les familles les plus modestes.
 
Les ouvriers, les militants, les dockers interviewés par Gheerbrant lui ouvrent leur maison, leurs albums de famille, ils l’invitent à leur table ou racontent devant sa caméra des moments difficiles avec une intensité souvent bouleversante. C’est qu’il les connaît bien, ces Marseillais, pour s’être entretenu longtemps avec eux, et pour avoir partagé leur quotidien pendant de longs mois de tournage. L’obstination d’une poignée de locataires résistants avec leurs faibles moyens contre une société autrement dotée de moyens juridiques et financiers est filmée par Gheerbrant avec la même pudeur que la honte d’une mère de famille, locataire d’une maison insalubre, qui ne veut pas apparaître devant sa caméra pour préserver ses enfants.
 
S’il n’y a pas vraiment de morale à retirer de ces documentaires, car Gheerbrant s’applique à ne pas donner dans le pathos, pas plus qu’il ne cherche à faire passer un quelconque message, ils donnent à voir une humanité fragile, dont l’existence souvent difficile est aussi un témoignage sensible – on pense au Guédiguian de Marius et Jeannette – de ce qui fait de Marseille une ville belle et singulière.
 
 
 

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