Marsactu.fr - 6/11/2014

Le tribunal veut expulser les derniers habitants des Feuillants

Depuis quelques mois, l’îlot des Feuillants est entouré d’une palissade qui donne à voir son futur, celui d’un hôtel quatre étoiles et d’une brasserie entre Noailles et la Canebière. Derrière l’image de synthèse, deux familles refusent de quitter l’immeuble. Début octobre, leur propriétaire, la Ville de Marseille, les a assignées devant le tribunal en vue d’une expulsion. Celle-ci leur a été signifiée il y a quelques jours.


Benoît Gilles

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"Oui, il reste des locataires mais cela devrait être réglé dans quelques semaines. Les travaux n’auront pas de retard". Pris au débotté, il y a quelques semaines, c’est ce que répondait Gérard Chenoz, président de la Soléam, l’aménageur de la Ville à propos des derniers bâtiments de l’îlot des Feuillants, entre la Canebière et Noailles. Aujourd’hui, celui qui est aussi adjoint UMP aux grands projets d’attractivité se fait plus précis : "Pour que les travaux de l’hôtel et de la brasserie puissent commencer, la Soléam et la Ville de Marseille doivent vendre l’immeuble vide. C’est pour cette raison que nous avons proposé des relogements à la plupart des locataires qui sont peu à peu partis. Aujourd’hui, seuls deux ménages habitent toujours l’immeuble." Convoquée au tribunal au début du mois d’octobre, l’une des locataires, Ghania Maddi s’est vue signifier son ordonnance d’expulsion le 1er novembre dernier. "Nous allons faire appel", prévient Jean-Pierre Binon, l’avocat de la famille, qui regrette le caractère "ronéotypé" des jugements rendus par le juge de l’expropriation du tribunal de grande instance de Marseille.

Pour Gérard Chenoz, le pli remis par huissier au début du mois enclenche un compte à rebours implacable : "Ils ont un mois de délai pour quitter les lieux et sont donc expulsables à partir du 28 novembre. Peu importe la trêve hivernale, une décision de justice a été rendue et elle est applicable". Un zèle que Jean-Pierre Binon dément avec une pointe d’ironie : "A moins que la loi ait changé pendant la nuit, l’expulsion n’est possible en période hivernale que s’il s’agit de squatteurs qui se mettent en danger en occupant un logement. Ce n’est pas le cas ici." L’audience en appel n’interviendra pas avant de longs mois, tout comme la procédure d’expulsion qui a peu de chance d’aboutir avant le retour des beaux jours.

Locataire avec sa famille depuis presque 30 ans, Ghania Maddi ne compte pas débarrasser le plancher de si tôt. "J’habite ici depuis tellement longtemps. Tous mes souvenirs y sont", dit-elle en montrant les photos de ses parents sur la cheminée. "Nous ne voulons pas être relogés, nous voulons rester", ajoute son fils, Renam Belaïd. Dans la centaine de mètres carrés que compte cet appartement du deuxième étage, les soirées ont l’odeur des petits plats maison qu’elle prépare pour ses enfants et petits-enfants. Pourtant, même les murs, érigés en de belles voûtes orientales, laissent entrevoir l’état du bâtiment. Des fissures s’immiscent, lentement mais sûrement, dans une des cloisons du salon. Dans la salle de bain, le robinet de la douche fuit depuis des semaines. "On a appelé la Ville pour constater les dégâts mais rien n’a été réparé", constate Renam Belaïd.

"Occupants sans droit ni titre"

Officiellement propriétaire de l’immeuble depuis 2009, la Ville de Marseille a mis fin aux baux des locataires en 2012. Après les avoir considérés comme "bénéficiaires d’une créance", elle les qualifie désormais d’"occupants sans droit ni titre". Dans les parties communes, certaines boîtes aux lettres sont arrachées, tandis que des fils électriques pendent aux murs des couloirs. Les tommettes des escaliers ne sont majoritairement plus là, remplacées par des revêtements en béton. "C’est nous, avec nos voisins, qui avons réparé les escaliers. Nous sommes obligés de nettoyer nous-mêmes les couloirs", explique Renam Belaïd en montrant pêle-mêle des tuyaux d’arrosage branchés à des robinets, à côté d’un balai serpillière à franges. Une odeur nauséabonde se répand du rez-de-chaussée jusqu’aux étages.

Le dernier palier est lui encore occupé par une commerçante, absente ce jour-là, qui refuse elle aussi de partir. Recouvert de plantes jusque dans les escaliers, il est sans doute le seul épargné par les effluves des ordures. Car, côté rue des Feuillants, entre les panneaux extérieurs faisant l’éloge du Grand centre-ville, et les murs de l’îlot, les déchets s’amoncèlent. Le soir, les rats s’en donnent à coeur joie sur les balustrades des façades. "Les logements sont ghettoïsés, l’entretien et la sécurité sont épouvantables, commente Jean-Pierre Binon. On laisse pourrir la situation, tout est fait pour qu’ils partent."

De son côté, la mairie, consciente de ces dégradations, se considère "dans [son] droit" et déplore, selon les mots de l’adjointe au logement, Arlette Fructus, une "obstruction systématique et volontaire". "Des offres de relogement leur ont été faites, s’ils acceptaient la situation, ils comprendraient que l’on n’a pas à entretenir les parties communes", souligne l’adjointe au maire, en charge du logement et de l’habitat.

Litige sur les propositions de relogement

Ce sont justement ces offres de relogement qui posent, en partie, problème. Deux T3 auraient été proposés à la famille en 2013. La première, rue Gozlan et la seconde, boulevard de Paris, toutes deux dans le troisième arrondissement. "Ces lettres, censées avoir été envoyées en recommandé, ne nous sont jamais parvenues, déclare Renam Belaïd. De plus, lorsque nous avons recherché dans l’historique de la Poste, aucune trace n’en a été retrouvée". La Ville aurait ensuite envoyé deux propositions de T2 à la fille de Ghania Maddi. "C’est une offre inopérante, pourquoi envoyer des offres de relogement à sa fille, qui est seulement occupante et pas locataire ?" s’interroge Me Binon. Selon lui, un T3 pour toute la famille ne serait de toute façon pas suffisant, "comparé à ses besoins qui nécessiteraient au minimum un type 4".

Des propos qui agacent Arlette Fructus. "Cela me met hors de moi que l’on dise que ces logements ne correspondent pas à la composition familiale. Je bosse depuis six ans sur le logement, je connais la situation des gens, j’y suis extrêmement sensible. Nous avons proposé la décohabitation aux familles uniquement quand c’était elles qui le demandaient", précise-t-elle. Et d’insister sur un suivi des intéressés par des assistantes sociales. "Elles les connaissent, elles évaluent leurs besoins. S’ils sortent ensuite des gens de derrière les fagots, là c’est une autre histoire", s’énerve l’adjointe.

Pour Nouredine Abouakil, de l’association Un centre ville pour tous, le problème se situe à un autre niveau. "La famille est harcelée depuis des années pour quitter les lieux", dit-il, avant de dénoncer l’absence d’indication des loyers futurs. "Il faut qu’ils puissent payer, ils ont investi dans cet appartement, ils ont fait des travaux, ainsi que dans les parties communes. Ils doivent en être dédommagés", explique-t-il. Or, pour tout dédommagement, la Ville propose précisément aux locataires une indemnité de déménagement de 1500 euros. Un montant jugé "ridicule" par Me Binon, qui estime à au moins 8000 euros le prix de l’acheminement du mobilier jusqu’à un éventuel nouveau domicile. Il demande également une somme de 10 000 euros supplémentaires pour dommages et intérêts. Reste à savoir si la justice lui donnera raison en appel. À moins que la Ville juge bon de transiger pour que démarrent enfin les travaux du nouveau quatre étoiles de Noailles.

Par Nathalie Cauquil et Benoît Gilles, le 5 novembre 2014

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