Marsactu.fr - 1er/02/2017

Discussion ouverte sur les résidences fermées

Reportage
Lisa Castelly
30 janvier 2017
D’année en année, des quartiers entiers se ferment à Marseille. La géographe Elisabeth Dorier et son équipe documentent l’explosion des résidences fermées partout dans la ville. Jeudi soir, ils présentaient les résultats de leurs travaux à Saint-Giniez, dans un quartier qui connaît bien cette problématique.

Quand on s’aventure dans certains quartiers, de plus en plus nombreux, il arrive qu’on se heurte à des grilles, des portails ou des murs, derrière lesquels on ne peut qu’apercevoir la rue, le chemin que l’on souhaitait emprunter. Ironie du sort, en se rendant à une conférence sur le sujet des résidences fermées, nous nous sommes aventurés par erreur derrière un de ses portails, celui du Parc Saint-Giniez. « Un centre socio-culturel ici, ah non, ça ne me dit rien ! », nous a répondu un riverain. Et pour cause, ledit centre se trouvait à 20 mètres de là, de l’autre côté de la barrière.

Les résidences fermées ne sont pas toujours les villages huppés et barricadés que l’on imagine, explique la géographe Elisabeth Dorier en ouverture de ses interventions [lire son interview à Marsactu en 2014 ici]. Comme jeudi soir, au centre socio-cuturel Etienne Milan, dans le 8e arrondissement, connu justement pour ses résidences plus ou moins cossues et surtout, de plus en plus fermées. Dans la salle un peu vieillotte du centre, une quinzaine de personnes, plutôt âgées, sont venues écouter les exposés de la chercheuse et de son équipe du LPED (le laboratoire population, environnement et développement au sein d’Aix-Marseille université), représentée par le doctorant Julien Dario et l’enseignant-chercheur Sébastien Bridier.

« Ils font la démarche de venir rencontrer les gens, je trouve que c’est une très bonne chose de confronter les habitants et les experts », commence l’organisateur, Jean-Jacques Dupin, président de l’Observatoire des quartiers Sud. « On fait ce genre de restitution à chaque fois que l’on peut, de manière plus ou moins formelle. Bien sûr, c’est sensible comme question, les gens se déplacent parfois de loin. Ils ont l’impression de ne pas avoir trop de prise« , commente Elisabeth Dorier. Et de fait, l’auditoire est peut-être maigre, mais attentif au propos des chercheurs.
Pas que pour les riches, pas que pour des raisons de sécurité

Au coeur de la présentation, une réflexion sur les conséquences sur l’espace public de la fermeture de résidences. « Il y a aujourd’hui 1500 résidences fermées à Marseille. Et elles se regroupent, par grappes. Au début de nos recherches, on pensait trouver la plupart de ces résidences sur la colline Périer », introduit Elisabeth Dorier. « On avait les a priori classiques : que le phénomène ne concerne que les riches, c’est faux, que la fermeture se fait par raison de sécurité, ce n’est pas vrai non plus. La plupart du temps, c’est d’abord pour des raisons de stationnement ou de voirie que l’on ferme une résidence », complète Sébastien Bridier. Et sa consoeur de poursuivre : « Et bien sûr, ces résidences qui se ferment ne communiquent pas entre elles ». Un monsieur au premier rang bougonne, « Mais c’est normal ! » Pour le moment, les intervenants poursuivent leur présentation.

Une des conséquences récurrentes des résidences fermées est de bloquer ou compliquer l’accès à un équipement public, et, typiquement, à une école, comme cela a été le cas à Coin-Joli et plus récemment pour l’école Vaccaro dans le 9e arrondissement. « Beaucoup de fermetures se font a posteriori, progressivement. On décide de fermer une voie qui était déjà privée mais que les riverains laissaient jusqu’ici libre d’accès », explique la géographe en projetant des images de grilles et murs érigés avec ou sans permis de construire aux quatre coins de la ville.

« Il y a une urbanisation sous impulsion privée », résume Julien Dario, exemples et anecdotes à l’appui. Le doctorant a beaucoup travaillé sur les conséquences environnementales ce ces fermetures. Les parents qui ne peuvent plus emprunter des petits chemins privés jusqu’à l’école doivent faire de grands détours et finissent par emmener leurs enfants en voiture, causant embouteillages, risques d’accident et fatalement, pollution. Globalement, ses études prospectives montrent aussi que les résidences clôturées sont un vrai obstacle au développement des modes de transports doux. Quand il est impossible de traverser une voie à vélo ou à pied pour rejoindre un arrêt de bus. « Ne nous démoralisez pas trop ! », ironise une dame âgée.
« Le problème, c’est le passage des gens de l’extérieur »

Le bougon du premier rang n’y tient plus et parvient à couper les chercheurs. Habitant du 12e arrondissement, il est par ailleurs propriétaire d’un appartement à la Rouvière, cet immense résidence du 9e arrondissement, aujourd’hui partiellement fermée. « À la Rouvière, c’est exactement ça. Il y a l’école publique dans la résidence, mais la voie est privée et la mairie refuse de s’occuper de faire l’ordre. Alors on va fermer. Les parents entrent en voiture, prennent les places de parking des commerces, ils taillent la bavette devant l’école et ça fait un joyeux bazar. Il y avait cinq entrées, on les ferme une par une. Le problème c’est le passage des gens de l’extérieur ! ». Les intervenants prennent note de ce témoignage animé et confirment que ce sentiment reflète bien les motivations générales.

Une des nouvelles découvertes de l’équipe de chercheurs porte sur les aspects légaux des fermetures. « La loi dite de prévention de la délinquance de 2007 va dans le sens de plus de fermetures, argumente Elisabeth Dorier, Contrairement à avant, c’est l’ouverture qui doit être votée à la double majorité. Clairement, les syndics sont encouragés à fermer. Les conflits se multiplient, ça ne peut pas mieux aller (…) Et il y a un désengagement de la ville. En dehors des arrangements au cas par cas, il n’y a pas de stratégie ».
« Un laisser-aller depuis Gaston Defferre »

La soirée avançant, les spectateurs prennent progressivement la parole. « J’habite une allée, personne n’est fichu de me dire si elle est privée ou publique. Il y a un laisser-aller depuis Gaston Defferre, assure l’homme du premier rang, visiblement désespéré. Il faudrait des gens qui aient quelque chose dans la tête dans les services municipaux… » « Certains sont très biens, mais il y a des volontés politiques », tempère un second. « Nous avons de très bons interlocuteurs parmi les techniciens », confirment les universitaires, Julien Dario reconnaissant tout de même une forme de « double discours » des élus, qui s’arrangent souvent pour que les voies privées le restent.

L’assemblée ne semble pas avoir d’avis tranché sur la question de la fermeture ou non des résidences. Comme le décrivent les chercheurs, ces habitants des quartiers Sud, massivement confrontés à cette réalité, s’interrogent plus sur les modalités et les conséquences du phénomène qu’ils prennent pour acquis.

Alors que la présentation s’achève, les échanges se poursuivent quelques instants, le temps de ranger la salle. Le directeur du centre socio-culturel détaille la situation dans le quartier. « La résidence en face a toujours été fermée, pour des raisons de stationnement il me semble, donc il n’y a pas de voie qui a changé de statut. Mais ça impacte sur le stationnement dans le quartier. C’est compliqué pour les gens qui participent aux activités de trouver à se garer. Forcément, en fermant tout, pour le vivre ensemble c’est plus compliqué, de marcher, se rencontrer. Il faudrait trouver un équilibre, mais le problème c’est le manque de concertation ». L’équipe de géographes appuie en effet régulièrement sur le fait qu’une grande partie des résidences que l’on connaît aujourd’hui ont elles-mêmes façonné des terrains qui n’étaient pas urbanisés. Pour les parkings et les routes notamment, les quartiers Sud manquent donc cruellement de rationalité.

Lisa Castelly
Journaliste

 

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