La Provence.com - 8/02/2016

Marseille, rue Thubaneau : les raisons d’un incendie meurtrier


De la mousse calcinée sur la chaussée, des rubans rouge et blanc oubliés par les services de secours. C’est tout ce qui témoignait, hier, du drame survenu au 10, rue Thubaneau (1er). Deux femmes d’une quarantaine d’années y sont décédées vendredi dans un incendie ; un homme du même âge était, lui, transporté dans un état très grave à l’hôpital de La Timone.

"On n’a même pas vu de fumée, rien", s’interrogeait, perplexe, le patron de l’alimentation voisine. Mais il n’a pas été "très surpris" de voir arriver les pompiers : "Dans cet immeuble, ils viennent souvent. Les locataires font des malaises. Il y a beaucoup de misère là-dedans", glisse-t-il. Ancien Hôtel des arts, le N.10 (encore décrit dans une vieille édition du Petit futé comme "un hôtel sympa et abordable") avait depuis longtemps perdu sa plaque. Impossible à identifier de la rue, l’établissement avait pourtant gardé sa fonction : la location de chambres meublées, de 12 à 18m², payées environ 400€ par mois.

Nous avons retrouvé Philippe, qui en était le gérant il y a encore deux ans : "Je travaillais avec les associations, venaient chez moi des gens relogés en urgence", explique-t-il. Familles roms expulsées, sans domicile fixe, personnes en galère, souffrant souvent d’addictions (drogue, alcool), parfois de troubles psychiatriques. "Quand mon veilleur de nuit est mort, j’ai passé la main : c’est difficile vous savez de trouver quelqu’un pour ramasser des seringues tous les jours...", souffle-t-il. Il connaissait bien Catherine, l’une des victimes de l’incendie : "C’est triste. Elle vivait là depuis quatre ou cinq ans." Une cigarette pourrait être à l’origine du sinistre.

"C’est impossible d’empêcher les gens de fumer. Mais il y avait un système de détection performant dans cet hôtel", jure Philippe, "des gros travaux y avaient été menés". Jusqu’en 2009 cependant, rien n’avait été entrepris au N.10 : expropriable depuis 1996, son propriétaire n’avait toujours pas engagé de chantier à la clôture du Périmètre de restauration immobilière de la Ville, comme en attestent les archives du conseil municipal.

"Retour de manivelle"

Le départ de feu, c’est la hantise des hôteliers de Belsunce. Dans ces établissements où la nuit coûte de 20 à 40€, le mois de 350 à 500€, on n’a pas le droit de cuisiner. "Je suis donc obligé de prendre tous mes repas dehors", livre un quadra, installé, depuis sa séparation, au N.38 de la rue Thubaneau. Un autre hôtel discret, appartenant au même propriétaire que le N.10. "Je leur propose de réchauffer leurs plats au micro-ondes", explique le gérant du Richemont. Dans cet hôtel au kitsch consommé, une pancarte en romani, barrée d’un gros "préfecture" rouge l’explique justement. Un réchaud peut provoquer un drame.

Longtemps composée de retraités maghrébins, la clientèle de ces petits hôtels change : "Interdit aux sans-papiers", prévient-on tout net dans un meublé du quartier. À Belsunce vivent de fait beaucoup de jeunes demandeurs d’asile, de gens en rupture, relogés provisoirement, par la préfecture, le Conseil départemental, des associations. "Des hôtels se spécialisent très clairement dans cette clientèle et pas seulement pour des raisons philanthropiques", constate Nouredine Abouakil, de l’association "Un Centre-ville pour tous". L’assurance de loyers payés par la Caf, directement au propriétaire, est une garantie alléchante. Au N.10, les seize chambres pouvaient rapporter chaque mois plus de 6 000€.

"Elles répondent à un besoin, mais le contrôle de ce qui est loué n’est pas toujours fait." La semaine dernière, ce contrôle, c’est l’équipe du psychiatre Vincent Girard, qui y avait placé un patient, qui l’a effectué : "Nous l’en avons fait partir, car le lieu était insalubre", décrit le médecin, qui a alerté les services d’hygiène de la Ville. Philippe, l’ancien gérant, le jure : "C’était très bien il y a encore quelques mois. Le patron a dû se trouver débordé, je ne vois que cette explication." Nouredine Abouakil est inquiet : "Après 15 ans de réhabilitation, quand les défiscalisateurs, qui en avaient tiré profit, sont partis, les immeubles ont changé de main. On sent désormais un retour de manivelle, tant dans l’état du bâti que dans la misère de la population du quartier."

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