Le Monde.fr - 1er/04/2016

Catherine Jacquot : « La périphérie des villes est quasiment abandonnée par les dieux de l’architecture »


LE MONDE |

31.03.2016 à 10h32

| Propos recueillis par

Le projet de loi relatif à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine vient d’achever son parcours en deuxième lecture à l’Assemblée nationale avant de repasser entre les mains de la commission de la culture du Sénat. La présidente du Conseil national de l’ordre des architectes, Catherine Jacquot, fait le point sur l’avancement du volet architecture.

Lire le récit : L’architecture subit des secousses au Sénat

Le Conseil national de l’ordre des architectes que vous présidez est-il satisfait de l’avancée du projet de loi ?

Oui, nous avions déposé un nombre important de propositions en faveur de l’excellence de l’architecture ordinaire et certaines ont pu aboutir. La première, l’abaissement à 150 m2 du seuil de recours à un architecte pour une construction individuelle [il était jusqu’alors de 170 m2], a été votée telle quelle. L’autre point de satisfaction est le recours à l’architecte, et aux autres concepteurs du cadre de vie, pour le permis d’aménager qui s’applique aux lotissements.

A la périphérie des villes, nombre de lotissements d’activités, commerciaux ou résidentiels, sont quasiment abandonnés par les dieux de l’architecture. Ils sont à la fois consommateurs de terres naturelles et agricoles et n’offrent pas un environnement de qualité à leurs habitants, ou à ceux qui y travaillent. De surcroît, cette urbanisation est extrêmement dispendieuse.

Créé en 2008, le permis d’aménager prévoyait un volet architectural, paysager et environnemental. Mais cela n’a été fait que de manière rapide par des gens qui avaient rarement la qualité pour le faire. A partir du moment où un architecte interviendra, nous ferons un pas significatif pour la qualité de toutes ces périphéries, des petites et moyennes villes, mais aussi dans les territoires ruraux.

Lire le décryptage : L’architecture fait sa loi brique par brique

En quoi les architectes seront-ils utiles ?

Un architecte ou un paysagiste qui intervient sur un lotissement a une tout autre façon de concevoir l’implantation des maisons, l’aménagement des parcelles, l’utilisation des voiries. L’architecte sera, en plus, conseil auprès de l’élu. Ça va vraiment améliorer la qualité de ces aménagements. Nous avons été soutenus par des fédérations d’aménageurs et de lotisseurs qui sont conscients de la nécessité de faire évoluer ces façons de fabriquer les périphéries de villes. Mais nous avons fait l’objet d’une extrême opposition de la part des géomètres, des constructeurs de maisons individuelles et de la Fédération française du bâtiment.

Les sénateurs ont introduit une notion de seuil dans le permis d’aménager, qui définit la surface minimale du terrain pour laquelle la présence d’un architecte sera nécessaire. Ce point vous inquiète-t-il ?

Bien que le principe d’un seuil ait été maintenu par les députés, la mesure nous satisfait globalement. Tout le débat va désormais porter sur la rédaction du décret fixant ce seuil. Le ministère du logement et la direction de l’habitat, de l’urbanisme et des paysages vont en avoir la charge. Nous allons leur faire des propositions argumentées pour qu’il soit le plus bas possible. Les petits lotissements, nombreux, se trouvent surtout dans les territoires ruraux, là où les élus bénéficient de peu de conseil et sont parfois démunis vis-à-vis des promoteurs.

La possibilité d’un permis de construire simplifié, plutôt favorable aux architectes, a été réintroduite par les députés. Comment abordez-vous ce point ?

Cette mesure permet au maire qui le souhaite à la fois de diminuer et de simplifier le délai d’instruction d’un permis de construire lorsqu’il est déposé par un architecte pour un projet inférieur au seuil de 150 m2. Nous trouvons cela positif. Cela implique une confiance des élus envers la compétence de professionnels qui s’assureront que les règles d’urbanisme sont respectées et que le projet offrira une qualité constructive, environnementale et esthétique. Nous allons faire de la pédagogie auprès des élus. Nous allons leur dire : « Allez-y, tentez cela. Vous aurez une meilleure qualité architecturale sur vos villes et vos villages, et vos services instructeurs s’en trouveront allégés par rapport à leurs charges de travail ».

Les architectes vont-ils devoir changer leur manière de faire ?

Pour les architectes, ce sont de nouvelles responsabilités. Nous allons mettre en place les outils qui conviennent : des outils contractuels, des outils d’information, des outils de formation. Il nous faudra travailler avec l’association des maires de France et les élus pour mettre cela en place de la meilleure des façons. Nous serons présents au prochain salon des maires [du 31 mai au 2 juin, porte de Versailles à Paris].

Il a été introduit, à l’initiative du député Patrick Bloche, le « permis de faire », qui permet de s’affranchir de certaines contraintes réglementaires, et qui introduit la notion de réemploi (réutilisation de bâtiments existants ou de matériaux). C’est un grand pas ?

Le permis de faire est quelque chose auquel nous tenions. L’innovation, l’expérimentation est l’une des clefs de l’extension du champ d’action des architectes. Ils recherchent des pratiques nouvelles, des systèmes nouveaux. Le réemploi est une mesure importante qui s’inscrit dans le cadre de la reconstruction de la ville sur elle-même. On n’intervient plus sur l’urbain comme si c’était un terrain vierge, une page blanche. Chaque terrain a son histoire, qui est parfois très dure.

La réhabilitation et le réemploi des matériaux de construction sont des enjeux majeurs pour limiter la consommation de carbone et pour faire du bâtiment une filière vertueuse. Le bâtiment est le plus gros producteur de déchets en Ile-de-France. La Caisse des dépôts a lancé, au mois de janvier, un appel à candidatures en faveur de la recherche et de l’innovation architecturale. Une des propositions concerne justement le réemploi de béton et de brique, une initiative à laquelle s’est associé un bailleur social. C’est tout une filière d’économie circulaire qui est en train de se mettre en place.

 Jean-Jacques Larrochelle

 

Lettre d'information

Vous pouvez vous abonner gratuitement ici à la liste de diffusion de Centre Ville Pour Tous.


Association "Centre ville pour tous"
Cité des Associations
BP n° 241
93, la Canebière
13001 Marseille

Contact

Mise à jour : lundi 10 juillet 2017 | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0