Marsactu.fr - 1er/03/2013

A Belsunce, l’effet papillon du mal logement chasse une boutique et affole les élus

C’est une histoire de coin de rue en forme de parabole d’un quartier. En décembre, au coin de la rue Nationale et de la rue du Baignoir, un immeuble est frappé d’un arrêté de péril. Les travaux prescrits ont pour conséquence la fermeture de la rue ce qui fragilise l’un des commerces attenants. Des élus se mobilisent, la presse suit. En vain. Hier, la boutique a tiré le rideau. 

Rideau tiré. Après sept ans d’existence, la boutique Lou’Bess quitte le quartier et la petite rue du Baignoir, derrière la bibliothèque de l’Alcazar, à Belsunce. Hier, pour la dernière fois, Oumy Kamara a sorti sur le trottoir les produits multicolores de sa boutique d’artisanat équitable. Avec une pointe d’amertume forcément. Car, si la jeune femme doit poursuivre ailleurs son aventure commerciale, c’est qu’elle a été chassée de là par les battements furieux d’un papillon.

Pas un vrai lépidoptère affolé, mais plutôt l’animal métaphorique à qui on attribue communément la vertu de provoquer une tornade à l’autre bout du monde. Sauf que, dans cette histoire, tout se passe dans les quelques mètres carré d’un coin de rue. Depuis sept ans donc, la petite boutique d’artisanat partage son bail avec le restaurant Le grain de sable qui, lui aussi, s’inscrit dans un modèle proche de l’économie sociale et solidaire. Autour de ces deux commerces, l’univers habituel du quartier Belsunce : grossiste en textile, épiceries en tout genre et immeubles insalubres.

Justement, en face de la boutique, un immeuble présente sa façade décrépie et ses corniches branlantes. Propriété de de la Ville, cet immeuble qui fait le coin avec la rue Nationale est squatté depuis des mois. Une situation qui a le don d’exaspérer le commerçant qui tient depuis des décennies le Royal Bazar. "Cela fait des années que l’immeuble est dans cet état, explique Ghazi Dia. Il y a quelques années, la Ville a racheté mais comme l’immeuble était squatté, il ne pouvait rien faire. Or, moi, je subis directement les dommages. J’ai des dégâts des eaux importants à l’étage". En décembre, il prévient le député maire de secteur, Patrick Mennucci, qui organise donc une visite sur place pour laquelle il invite la presse. Le 4 décembre, un article paraît sur son blog et dans La Provence.

Arrêté de péril

Comme l’écho médiatique a parfois des effets réels, le 12 décembre, un arrêté de péril est promulgué par la Ville concernant le 29A rue du Baignoir. L’immeuble est évacué de ses occupants qui y vivent sans droit ni titre, l’entrée est murée. L’arrêté est collé sur la porte et des marques de peinture verte sont apposées sur le bitume. C’est là que les ennuis commencent pour les commerces immédiatement attenants. En effet, l’arrêté de péril prévoit la fermeture de la rue et donc des deux commerces les plus proches.

Établir un périmètre de sécurité rue du Baignoir sur toute la largeur de la voie sur une longueur supérieure à six mètres du bâtiment côté gauche de la façade où se trouve la cheminée défaillante.

Pour Oumy Kamara, cela sonne comme un coup de grâce. Depuis des années, elle se bat pour faire vivre sa boutique, fédérer les habitants, fleurir la rue avec des plantes. Et voilà qu’on lui ordonne de fermer boutique en pleine période de fêtes et ce pour une durée indéterminée. La jeune femme a beau appeler tous les services possibles à la Ville, aucun ne peut lui exposer clairement combien de temps la rue sera bloquée et son commerce fermé.

Pis, la décision intervient au moment où elle est en train de négocier son bail avec son propriétaire en mettant fin à la sous-location qui la lie au Grain de sable. Dans son nouveau bail, son loyer subit une augmentation de 30%. Elle prend alors la décision de plier boutique. La situation fragilise le Grain de sable qui jouxte son local. "Le départ de Lou’Bess nous met en difficulté, explique Daniel Lavoie, co-gérant du restaurant. Les 325 euros de la sous-location nous permettaient d’être à l’équilibre. Nous sommes dans une économie précaire. Nous pouvons à peine nous payer. Le moindre manque à gagner peut avoir un effet sur l’économie du restaurant".

Réunion publique

Les jours passent et le chantier commence. Les deux façades se couvrent d’échafaudages. Mais la décision de départ d’Oumy Kamara continue de faire des vagues. Le maire de secteur Patrick Mennucci organise une réunion publique le jeudi 21 février au Grain de sable avec deux sujets à l’ordre du jour : la piétonnisation et les conséquences de l’arrêté de péril. Oumy Kamara y expose ses griefs à l’encontre de la Ville et fait part de son intention de partir. Le maire de secteur en prend acte, regrettant par ailleurs de ne pas avoir pu suivre ce dossier. "Les maires de secteur ne sont pas destinataires des arrêtés de péril. C’est un des points que j’aimerais voir évoluer avec la loi PLM", nous avait-il confié auparavant.

Dans la foulée, Marseille l’Hebdo, La Marseillaise puis La Provence relaient l’information. Et comme Oumy Kamara a prévenu son réseau de clients de l’imminence de sa fermeture, la boutique fait le plein pour ses derniers jours d’ouverture. Élue à MPM et cliente de la boutique, Sabine Bernasconi se rend sur place pour tenter de trouver une solution et appelle même sa collègue Solange Biaggi, adjointe au commerce.

Jointe par nos soins, cette dernière répond sans fard : "Cette affaire, c’est de la démagogie montée par les journalistes. Cette dame [Oumy Kamara, ndlr] sait très bien que sa boutique doit fermer depuis six mois. Vous savez, un arrêté de péril, c’est juridique, ça se prépare longtemps à l’avance. On prévient les gens dans ces cas là. Elle dit que non, mais c’est son mode de défense. Je dois la voir prochainement. On essaiera de faire quelque chose pour elle". Pour être gentil, on dira que l’élue ne maîtrise pas complètement le contexte juridique des arrêtés de péril. Oumy Kamara dément formellement avoir été averti par quiconque de l’existence d’un arrêté concernant le 29A rue du Baignoir. En revanche, il suffit de fréquenter Belsunce pour savoir que l’habitat indigne loge souvent au coin de la rue.

Par Benoît Gilles, le 1 mars 2013

Voir Marsactu.fr du 1er mars 2013

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