L’Humanité - 12/10/2007

Chibanis, les oubliés de la France

Intégration . Depuis deux ans, les travailleurs maghrébins à la retraite sont victimes de mesures discriminatoires de la part de l’administration fiscale.


Marseille- Correspondant régional.

Le nom ne figure sur aucune carte mais, ici, dans le quartier de Belsunce, tout le monde connaît la « place des Oubliés ». À toute heure du jour, ils sont, là, les « oubliés », assis sur les quelques bancs. À parler, de temps en temps. Plus souvent, à laisser filer le temps. Fatigués par une vie de labeur.

Les « oubliés », ce sont les travailleurs maghrébins à la retraite, que l’on appelle aussi les « chibanis ». Anciens combattants pour certains, anciens du BTP (bâtiments et travaux publics) pour l’immense majorité. Avec d’autres immigrés venus d’autres continents, ils ont fait de Marseille ce qu’elle est aujourd’hui. Ils ont creusé le métro, dressé des immeubles, tracé des autoroutes.

Depuis qu’ils ont cessé leur activité, ils gênent. Ils logent, majoritairement, dans des hôtels meublés situés au coeur d’un triangle dessiné par la gare Saint-Charles, la Canebière et la porte d’Aix, quartiers du centre-ville de Marseille en pleine opération de rénovation-recomposition. Pour ceux qui n’avaient pas encore compris ou qui s’entêtaient à rester dans « leur » pays depuis parfois quarante ans, l’administration fiscale a fait le nécessaire.

En 2005, elle a refusé à 4 000 d’entre eux, exclusivement des habitants des hôtels meublés, l’avis fiscal. Une « première » en France. Sans ce document, pas de complément vieillesse et des complications pour l’ouverture de droits (couverture santé, gratuité des transports). L’association Un centre-ville pour tous dénonce « une sanction collective ». Nourredine Abouakil, l’un de ses représentants, décrit « tout un processus de paupérisation aggravé quand on ne maîtrise pas la langue et qu’on ne connaît pas ses droits. Ils avaient tenté de regrouper leur famille mais ils n’ont pas réussi à cause des conditions drastiques. Cela les a condamnés à vivre dans la solitude. Ils ont 600 euros par mois pour vivre, souvent avec plusieurs enfants à charge. Obligés de payer des logements au Maghreb et en France, ils ont souvent été poussés vers les marchands de sommeil. Ce qui les a amenés à ne pas se faire soigner pour subvenir aux besoins de leurs enfants de l’autre côté de la Méditerranée ». La direction du centre des impôts de Marseille proteste de sa bonne foi. La puce lui est venue à l’oreille lorsqu’elle a constaté que certains hôtels meublés affichaient plus de domiciliations que de chambres louées. Il s’agissait donc « simplement » de lutter contre la fraude, de vérifier que ces contribuables-là passaient bien sur le territoire français un minimum de 183 jours.

Des arguments qui font bondir le militant associatif : « Tout d’abord, l’État de droit veut que l’on traite chaque cas individuellement. Ensuite, certains hôteliers vendent de la domiciliation et on a puni les victimes, les pauvres étrangers. »

Même compliquée et limitée, la mobilisation a eu quelques effets. 553 personnes ont été réintégrées. Mais les conditions de la « régularisation » sont telles que plusieurs milliers de chibanis restent encore sur le carreau. Il leur faut d’abord apporter treize quittances ( !) de loyer pour l’année 2004 puis montrer son passeport. Le procédé qui permet de vérifier les visas et donc les allers-retours effectués est illégal.

Certains ont reçu leur avis 2005, d’autres pas. L’arbitraire règne et personne ne sait - en dehors des services fiscaux - combien de ces travailleurs sont privés d’avis fiscal depuis deux années. Au bout de la chaîne, Nouredine Abouakil constate les dégâts : « Certains ne peuvent plus se loger. D’autres sont tombés dans la clochardisation. Cela a conduit un certain nombre de personnes à faire des allers-retours subis et pas choisis, ce qui est une forme d’errance. »

En ce début octobre, de nombreux chibanis sont retournés au « bled » pour le ramadan. Les bancs de « la place des Oubliés » sont peu occupés. Ceux qui sont restés n’ont pas de famille ou pas assez de moyens financiers. Dans quelques années, le temps aura fait son oeuvre. Il n’y aura plus d’avis fiscal à délivrer. Plus de chibanis. Juste des oubliés.

Christophe Deroubaix

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